
Genius Loci,
Usine Ste Marthe, Saint Julien Molin Molette
Encre sur toile, 5 m x 10 m
Immersion
55 mètres carrés de peinture dans 4 millions de litres de lumière.
Pendue au mur du fond, une toile immense et claire oscille furtivement sous la charpente en bois. Voici ce que l’on voit. Une pâleur vive d’azur et d’argent. 30% de surface peinte en bleu cérulé, sertie par 70 de végétation grise. Une forêt granitique. Par-delà la paroi, l’horizon trompe l’œil. Nous sommes face au bosquet. À la lisière d’un bois. À l’orée de l’aube.
Dans le silence boisé qui résonne à l’étage de cette ancienne usine, on entend les fantômes des tisserandes éteintes mettre un énième ouvrage sur un énième métier. Et nous nous tenons face au travail d’une artiste qui donne à regarder — par un emploi spectral unique de la couleur — la dignité primaire du règne arboricole.
« Notre monde est un fait végétal avant d’être un fait animal », rappelait il y a peu Emanuele Coccia, philosophe italien.
Les astronomes racontent qu’un astre qui s’éloigne nous apparaît « plus rouge » sur l’engin de mesure. Ils ont nommé ce fait redshift. En observant la fresque de Jocelyne Clémente, on remarque à l’inverse que par un choix terrien, l’artiste a peint blueshift, décalé vers le bleu, ce qui « rapproche » de nous le paysage dormant.
Immergées dans ce lieu noyé par ses fenêtres, pris dans la vibration d’une bichromie pastel sur toile monumentale, on comprend un peu mieux ce que les peintres abstraits d’après la seconde guerre voulaient élaborer. Les grands tableaux intègrent chacun des spectateurs dans l’atmosphère de l’œuvre, créant des expériences enveloppantes et intenses. Leur envergure emplit notre champ de vision.
Au Mur du Fond, nous n’avons qu’à marcher 68 pas d’un mètre pour faire venir le monde à nous et nous noyer dans une image sans bord. Avancer vers chez nous. La salle d’exposition devenue le médium. Fluide et transparent. Entre nous qui marchons et l’œuvre qui nous gobe, l’interstice manifeste une région d’énergie. Un espace liminal où transitent fidèlement le langage du monde et la parole des feuilles. Notre hôte, notre guide, notre oracle de révélation, c’est le génie du lieu.
Genius Loci, l’esprit de la clairière
Dans la Rome antique, « Genius Loci » désignait l’esprit protecteur des lieux.
Aujourd’hui, l’expression fait référence à l’atmosphère distinctive, à l’identité, au caractère d’un endroit. Chaque rivière et chaque arbre est pourvu d’un génie, l’être surnaturel qui prend soin du secteur et de ses habitants. Gardien de la clairière.
Faune invisible, plus présente que jamais. Flore pétrifiée, plus vivante que jamais. Résonnent les chants des feuilles et ceux des scolopendres. Ce n’est pas qu’un fragment du monde qu’on observe, mais le monde en entier qui se présente à nous. Des spectres animaux végètent dans le bocage qui deviendra la roche dans dix milliers de siècles. Tout comme les villes antiques, les vraies clairières hébergent leur Genius loci et le font subsister à travers les époques, même déforestées, même mégænflammées, ou coffrées sous ciment. La clairière perdure. Ce n’est pas qu’un abri où l’on conçoit le feu pour s’endormir en paix, entouré par l’enceinte de la flore de saison. C’est un endroit de vie où la vie se déroule, où l’on connaît l’amour, où l’on parle aux ancêtres. La clairière est le lieu du mélange total, où chaque corps habite dans le corps de tout autre, en gardant sa nature et son tempérament.
Symbiose
Ut pictura photosynthesis. La peinture est semblable à la photosynthèse. Elle absorbe et transmute l’énergie sidérale du soleil quotidien pour fabriquer la vie. Les réserves de glucides pour les feuilles. L’impression du réel pour les toiles. Dans ces deux cas précis, c’est un usage direct des radiations stellaires. La peinture est photosynthétique au sens où la peinture est une synthèse de la lumière dans la feuille d’artifice que l’on a nommée toile. Si l’on prend au sérieux l’idée que les climats engendrent et fondent la pluralité des hommes et des femmes dans leurs aspects physiques, et plus encore dans leurs mœurs, alors on peut dire que le contenu d’un tel tableau nous modifie en irradiant le contenant. La salle d’exposition est notre cocon de métamorphose.
Le ciel enfin, que nous apercevons, est bleu. Le bleu du bleu de la planète bleue. On pense au botaniste Karl J. Niklas qui disait : « This is a blue planet, but it is a green world ». Ici le gris rend plus vert le vert encore. Le vert des porteuses de chlorophylle.
Au commencement est la clairière. C’est toujours d’une très petite localité, au milieu de nous-mêmes, parmi les broussailles drues de la mémoire commune, que naît l’idée, que l’on croise le génie d’un lieu. C’est depuis la clairière qu’on se visualise au milieu du dédale qui nous a menés « là ». Questionner son génie, c’est comprendre où nous sommes dans l’écheveau du monde. Interroger les plantes, c’est comprendre après tout ce que ça veut dire « être ».
L’immersion rend possible une symbiose. Nous nous définissons par rapport à l’image, car c’est nous, spectatrices, le véritable sujet de l’œuvre. Et l’absence animale dans le champ du tableau lui permet justement de mieux nous contenir. Le travail créatif des bipèdes artisans est le produit secret de la culture des plantes. Puisqu’elles ont préconçu l’atmosphère respirable qui nous permet de vivre depuis l’aube hominine. Nous sommes sujets aux plantes. Sujets de leur royaume. Nous respirons leur air, leur déchet de synthèse. Nous partageons leur souffle.
Car si la plante incarne le lien élémentaire qu’entretiennent la vie et la planète terre ; la peinture, quant à elle, est le médium ultime qu’ont trouvé les mortels pour maintenir les traces de leurs destinées brèves.
Marc Gros Cannella
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GRAMMAIRE

I. Morphologie (formation des signes)
Des pans de paysages semblent naître depuis le milieu de la feuille, cela enfle.
Cela gonfle jusqu’à un bord non défini, retenu par l’horizon tendu comme un socle ou quelque corde à linge. Des pans du milieu naissent par le milieu. Ce sont des signes. Charriant chacun leur profondeur propre. Et ces signes mis en chaînes font des phrases. Des phrases à quatre dimensions. Des écosystèmes discrets, isolés au centre de la page blanche, mais criants le silence d’une vérité fluo parfois.
Face à ces images, nous sommes, moins qu’à voix basse, des lectrices coites.
Nous sommes enjointes à éprouver un « nouveau stade de la lecture », puisqu’il ne s’agit plus seulement de contempler, mais de lire. Quoiqu’il nous paraisse inédit, ce rituel de déchiffrage était bien connu des scribes antiques, qu’elles fussent originaires de Mésopotamie, d’Egypte ou de Chine, à peu près au même moment de l’Histoire, cinq millénaires avant ici et maintenant.
L’écriture n’avait jamais bouclé la boucle auto-réflexive que l’on nomme alphabet.
Il y avait pourtant grammaire. Des signes se formaient. Ces signes s’agençaient.
II. Syntaxe (agencement des signes)
À l’image de Charles Péguy, dont le style « fait croître la phrase par le milieu », selon la formule de Gilles Deleuze dans l’Abécédaire. Les paysages de l’exposition Grammaire s’agencent comme une série de caractères qui se lient et se lisent dans un espace décomposé. Le regard, libéré de la grille virtuelle des lignes et des colonnes dans lesquelles on écrit, peut devenir enfin cet affable génie qui lit et lie à l’équilibre un lexique silencieux.
Faire proliférer le vivant sur la page.
Faire proliférer le vivant par insertion au milieu de la page.
Faire proliférer le vivant par insertions successives de signes entre le centre et les bords de la page.
Voici l’expérience artificiellement reconstituée de la spectatrice, devenue lectrice, après avoir vu trois images, et ainsi de suite. Cela comble en le précisant notre paysage intérieur, lui offrant des signaux à moudre dans un moulin muet.
La réciproque est vraie, l’artiste fait « proliférer le milieu » par la page. C’est-à-dire que le milieu, au sens de monde propre, et ses écosystèmes représentés, ne quittent jamais le champ visuel. Les racines des végétaux, les histoires des minéraux, les sources de la lumière sont présentes à l’état non-encore généré derrière le milieu de la page, sont à la base de l’émergence de cette fraction spatiale. Alors l’expérience esthétique, comme le vivant, se multiplie en se reproduisant. On peut voir à la suite plusieurs compositions de l’artiste, toutes conçues dans ce format « vertical » qui nous révèle qu’un paysage est aussi le portrait d’une localité.
Peut-être est-ce seulement dans sa condition de fragment, devenu signe discret, au sens de discrétisé, mais aussi selon le Larousse, « qui agit avec réserve, retenue » ou encore « qui garde les secrets qu’on lui confie » que le paysage émet des signes ouverts. Antonyme d’une map GPS. Ici, nous faisons nos repères, intimes, car nous venons toutes d’une route sans pareille avant de nous tenir ici face à ces images.
Dans la grammaire du sanskrit, l’une des plus remarquables au monde, et plus particulièrement dans la littérature tantrique du bouddhisme, chaque signe - appelé bīja - possède son énergie propre. La syllabe (ॐ dite om étant la plus fameuse) contient en germe un élément à venir du paysage, poussant au rythme des vibrations créatrices de la conscience primordiale, anticipant l’atmosphère future de son « lieu ». Cette atmosphère distinctive est en déséquilibre constant, ce n’est jamais une substance, mais toujours un processus de nature naturante, générant son lexique de formes et de sons.
En cela, l’acte de l’artiste, c’est de faire du silence une langue étrangère, qu’il ne nous est pas impossible d’apprendre, à condition que l’on se consacre à son obscure et merveilleuse grammaire.
III. Ouverture
Un paysage n’est jamais clos, fût-il grammatisé, réifié en jardin, il figure toujours la nature toute entière. Cela nous rappelle que nous vivons « nos » lieux toujours depuis un point de vue très restreint, depuis notre système sensoriel, qui n’est rien qu’un élément de cet écosystème. Un Umwelt parmi d’autres. Les signes ainsi vécus cessent d’être pris pour fixes et immuables. Ils perdent leur rapport instrumental car même les scribes ne sont jamais sûres de ce qu’ils signifient. Tout redevient une question de contexte et de localité. Où la parole n’est plus écrite « blanc sur noir », foisonnent les couleurs, les textures et les dimensions propres des signaux.
J. Clemente fait subir au paysage un traitement contorsionnant, arraché, mais nécessaire pour appréhender ce que l’ère Anthropocène impose à la nature. Une extraction. Faire de la biosphère un extrait. La grammatiser pour mieux la maîtriser. Mais cette grammaire est à la fois poison et remède. La peinture, elle, grammatise pour prendre soin. Et c’est en composant sa syntaxe propre, dé-systématisée, que l’artiste nous permet de nous orienter dans l’apparent désordre du monde et de trouver des repères par l’interprétation de ses signaux. Révéler le « génie du lieu ».
Dominant ces panoramas morcelés, nous sommes conviés à prendre la fonction des genius loci qui furent pour les Latins antiques la conscience protectrice d’un site ou d’un individu. C’est le regard qui prend soin de l’objet, le rend sujet. On ne suture pas les plaies en fermant les yeux. On soigne l’âme malade du monde par la poésie.
La grammaire est le meilleur moyen d’extraire la structure du monde sans tarir ses ressources. C’est un humble repli du regard, poétique, analytique, qui permet d’admirer la merveilleuse diversité du paysage dans la versatilité infinie de ses langues. Elles continueront toujours de migrer, de rouler l’air à contresens, de changer la règle, de parler à l’envers, d’échapper aux standards, et c’est heureux.
Le langage, porté tout entier à sa limite musicale, souffle au paysage le plus beau chant du monde.
Texte de Marc G.Cannella pour l'exposition "GRAMMAIRE", Librairie Quartier Latin, Saint-Etienne, avril 2024.
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QUELQUES NOTES SUR LA PEINTURE
DE JOCELYNE CLEMENTE
« Par réalité et plénitude, j’entends une seule et même chose : aller par le rêve au coeur des objets » (Jocelyne Clémente)
« Il y a peu de domaines aussi pleins d’arbitraire que la peinture. Car tout peintre ambitieux veut se réduire à un simple élément de la relation organique entre la couleur, le pinceau, la main, la pensée, le lieu et le moment. C’est pourquoi le peintre ignore, en fin de compte, la destination de son travail. Disons que son travail le dépasse et le devance constamment, et que c’est ce qui le pousse à découvrir des horizons inconnus. » (Lee Ufan, Un art de la rencontre).
Dans les peintures de paysages de Jocelyne Clemente, l’unité de la scène vient de la complétude des composantes thématiques qu’exprime la subtile fusion des énergies chromatiques. C’est ce que Rilke veut signifier lorsqu’il écrit à propos des peintures de Cézanne : « C’est comme si chaque point du tableau avait connaissance de tous les autres. Tout n’est plus qu’une affaire de couleurs entre elles... »
Ainsi, par exemple, dans la grande toile «Exercice familier», se déploie un paysage où domine toute une gamme de verts, d’émeraudes, de bruns pâle, suggérant l’impression d’une douce fraîcheur. On y découvre ainsi que le rocher n’est rocher que parce qu’à ses pieds s'écoule le ruisseau ; et le ruisseau doit sa présence à ses qualités de réflexion des différents aspects du ciel lorsque il se profile au loin pour dessiner une nécessaire ligne de fuite (comme dans « Machinerie discrète »), tandis que divers délicats végétaux enrichissent ses rives et que les arbres en futaies, en taillis, à l’arrière-plan, peuplent l'espace ambiant en s’élevant sur le fond du ciel. Se manifeste ainsi la présence d’un milieu plein où chaque détail contribue à nourrir une perception tout empreinte de calme et de sérénité.
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Dans le travail de l’artiste la couleur est l’essence même de l’acte pictural ; la toile n’a d’autres finalité que la mise en vibration intégrale de la couleur qui se manifeste par des formes donnant tout sens au contenu figuré du tableau. L’artiste ne dit-elle pas à ce propos que «dans l’être des couleurs, je vois l’infini ». Il s’agit donc bien d’une appréhension presque métaphysique de la couleur comme substance de la matière du visible dont l’énergie entraîne l’émoi au cœur de l’imagination créatrice. On peut dire d’une autre façon ce que Cézanne énonce à ce sujet : «La peinture a lieu dans les couleurs, et il faut les laisser seules afin qu’elles s’expliquent réciproquement ».
De la sorte, les formes ou motifs qui constituent le sujet du tableau s’inscrivant dans les thématiques paysagères ne sont point issues d’un contour, d’un dessin préliminaire dans lesquels viendrait s’inscrire la couleur, un peu comme si elle s’y enfermait. Les formes viennent à être conçues (viennent à naître) selon l’impératif que la couleur elle-même ordonne et induit, résultante d’une essentielle et primordiale sensation picturale exacerbée. Les formes qui apparaissent ne sont donc autres que l’être même de la couleur ; elles s’instaurent en quelque sorte comme le dessin même de la couleur. L’acte sensible qui guide le geste du pinceau porteur de couleur vient d’une émotion impulsant le geste, le guidant, faisant advenir la forme par l’application de la matière colorée. «Ainsi se produisent à l’intérieur de chaque couleur des phénomènes d’intensification et de dilution qui leur permettent de soutenir le contact des autres», (Rilke, Lettres de Cézanne).
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Chaque peinture présente les figures, les composantes du monde naturel terrestre (règnes végétal et minéral – mais curieusement pas animal) tout en n’étant pas le résultat d’une observation « d’après nature » ou « sur le motif ». Elle rend visible le monde imaginaire de la peintre, empruntant ses « ingrédients » au monde physique, ce qui, de ce fait, en font des symboles. On ressent ainsi ces formes végétales et/ou minérales comme autant de figures d’un silence ayant la densité, l’intensité de toute image procédant de la sublimation d’une expérience mémorielle, résultant d’un cheminement sensible, témoignant d’un attrait révélant une mythographie personnelle où les paysages ont valeur plénière d’un rêve édénique, clos sur lui-même, puisant des puissances évocatrices à la source de l’enfance.
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Si l’ont met à part les thèmes urbains qui présentent des façades de bâtiments urbains, des maisons avec leur jardin, que je n’aborderai pas ici, la majorité des peintures (et parmi les plus récentes) présentent des paysages fondés sur l’intrication de quelques motifs principaux : le rocher, l’eau (et le ruisseau), le ciel. Ces topoi participent à l’évidence du principe des quatre éléments fondamentaux des Présocratiques : eau, terre, air, feu (l’élément feu apparaît principalement à travers les couleurs de beaucucoup de peintures, comme dans « Détours sinueux » 2019, ou bien « Ensemble : Vue éblouie »). On n’épiloguera pas sur leurs significations symboliques, bien connues par ailleurs. Mais on pourra remarquer que si le rocher de forme arrondie ou polygonale, seul ou en groupe, est particulièrement mis en avant, figurant l’élément minéral oar excellence, il est toujours doté d’une individualité forte telle qu’un personnage doué d’une vie intérieure, consciente, qui fascine et interpelle, tandis que le ruisseau et l’eau qu’il contient et qu’il conduit vont se confondre avec l’élément air fait de ciels plus ou moins sombres, plus ou moins voilés, plus ou moins nuageux. Les arbres enfin, de par leur verticalité, entraînent à l’élévation en reliant l’élément terre, l’élément eau à l’élément air, à qui il doit sa vie végétale. C’est ce qui peut expliquer la grande cohérence des motifs de toutes les peintures de paysages de Jocelyne Clemente, évoquée précédemment.
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La profondeur de l’espace paysager mobilise ce désir d’unité où chaque figure, qui détient sa part de secret, ne vient à être que par le dévoilement d’une intériorité, où se confondent l’espace et le temps figé. S’instaure alors un climat où l’on s’imprègne de l’intimité d’un monde non entaché de la présence humaine, tout empreint des forces du mystère… Ce pourrait être tout aussi bien quelque paysage d’outremonde (lunaire, peut-être, ou martien, etc...) en saturation de la couleur au moyen de teintes fondues entre elles, révélées à travers le filtre d’une vision suscitant tout autant une sensation de mélancolie qu’une sorte de nostalgie d’espaces clos et intouchés. Et lorsque il arrive quelquefois que la forme humaine y soit présentée, comme dans certaines toiles de 2017, celle-ci n’est placée qu’en arrière-plan. Cette forme de corps humain se présente comme une sorte d’esquisse : l’homme est assis ou debout, dans une pose hiératique. Il est une présence singulière, étrange, parmi les composantes du paysage. C’est comme si cet être, dont on ne peut saisir l’expression du visage, demeurait étranger au monde dans lequel il a été placé. Pourtant, quelque chose comme un état édénique vient à l’esprit. Alors on peut se demander s’il n’est pas là à d’autre fins que de se mettre en quête de l’exploration de ce monde.
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J’aimerais pouvoir marcher vers l’un de ces rochers d’un jaune éblouissant baignant dans une eau sombre, verte et moirée de reflets changeants. J’irais à leur rencontre mais avec précaution, comme si je n’étais pas sûr de leur nature minérale. M’approchant de l’un d’entre eux au plus près, je lui soufflerais quelque secret, dont je sais qu’il le retiendrait au plus intime de son silence. Il s’agit donc d’entrer dans une peinture où chaque regardeur pourra se confontrer à une part inconnue de lui-même. Peinture de l’énigme du monde et de la présence obscure de ce qui est donné à voir, ne cessant de rayonner à travers la poésie des choses.
Joël-Claude MEFFRE, Janvier 2023
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Jérôme dans le désert, 2010, 192 x 130 cm, , huile sur toile
Inspired by the painting Saint Jerome in the Desert, created between 1515 and 1520 by Flemish artist Joachim Patinier - one of the pioneers of the landscape genre in Western painting, contemporary artist Jocelyne Clémente creates a fictitious character by the same name.
Feelings of loneliness?
Jocelyne Clémente also a lover of landscape paintings uses her technique and career to express her own feelings about the importance of this genre in her practice.
Her art piece Jérôme dans le désert (Jerome in the Desert), 2010, is about the theme of isolation, where the character who is off centered on the canvas is enigmatic, has a limited position, feels desolated and confuse. Jocelyne brings the character’s thoughts out of his own space and puts him in a position of isolation as if inside the desert, lost in his thoughts and feelings.
Coincidently, the artist has put this same painting aside for a very long period, leaving it to “cross the desert", stored for many years in the reserve of her studio, but now helping her to rediscover the deep feeling that binds her to her love of landscape in a kind of existential crises, almost anxiety to go on painting her great passion to forests, fields, and nature.
We are happy to showcase a set of medium and grand format paintings of landscapes by artist Jocelyne Clémente. These pieces not only show us how she is a contemporary female master of the genre but also invite us to enjoy the power of contemplation, when we are able to lose ourselves into a marvelous landscape contemporary painting wishing that it never stops…
Ricardo Fernandes, 2023
Jérôme dans le désert
The landscapes in the background of Renaissance paintings are often incredible constructions of phantasmagorical mountains, winding rivers. The trees punctuate, the paths weave their way over the hills, there is no lack of nothing, not even the mountains looming in the distance.
There is a very searched aspect, very detailed. This meticulous rendering of landscape elements, this interpretation of nature is fascinating. This is not a work of copying or observation, it is a very proliferating, enthusiastic, and generous invention. Everything comes together in the landscape, everything you can imagine is there. It is not the illusion of reality that is sought, it is an imaginary landscape that unfolds in an elaborate way without real atmosphere, an impossible landscape.
When I look at Saint Jerome in the Desert by Flemish painter Patinier, I am immediately caught up by what happens in the background. The foreground situates the saint in a setting of pasteboard and behind these big rocks, there is a whole desert paradoxically swarming, in reality a very vast landscape which offers very varied perspectives. My gaze follows the path that winds through the hills, to join this little character loaded with a big bag, who is heading towards these graceful constructions, precious as goldsmith's jewels. The river in the distance is gentle, the trees are “pompoms”.
It's a wonderful landscape, which brings out a part of my childhood. The paint material participates in this magic; surfaces are smooth and shiny; colors are bold and polished like river pebbles.
We must also look at the fantastic mountains which rise in an incredible way above a city surrounded by ramparts, and which are in a corner of the painting by Mantegna “Christ in the Garden of Olives.
Jocelyne Clémente, 2007
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L’âge de pierre (The Stone Age), Jocelyne Clémente, 2009-2010, oil on canvas, 195 cm x 130 cm (76.7 in x 51.1 in).
Stones on Jocelyne Clémente’s paintings have been represented as important topics, completing the intended message of the artist, even if many times they defy the landscape themselves.
If in traditional representational paintings, stones are often portrayed with great attention to details and textures, sometimes using light and shadow to create the illusion of depth and form, in L’âge de pierre by Jocelyne Clémente they are represented by strong brushstrokes in melancholic colors to create the appearance of rough, pure and presential matter, brutally brought to the front of the painting as main subjects.
By doing so, the artist gives stones a symbolic meaning, representing ideas such as stability, strength, and endurance, conveying a sense of timelessness or permanence, as if their presence would defy nature constantly in a metaphorical representation of the relation between the forest and human kind.
Ricardo Fernandes, 2023
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Pour Zaha,
2008, oil on canvas, 100 cm x 100 cm x 2 cm (39 2/5 in × 39 2/5 in × 4/5 in).
Figurative-abstract art may be considered an art style that balances two elements, allowing artists to explore the possibilities of both - representation and abstraction.
In this almost transitional process, the artist can create works that are both visually engaging and intellectually stimulating. Therefore, the result can bring different reactions to viewers offering unique artworks that are both accessible and challenging.
The process of creating a figurative-abstract art piece involves a representing recognizable form emphasizing colors, shapes, and texture as elements of expression that may be translated by simplification to gradually bring the artwork to a transition of its own genre.
Therefore, we can consider that there are intentional distortions of classic techniques involving changes on proportions or even exaggeration of certain features to create a more expressive effect.
The complete process of creation during an art career drives artists to their own path, moving from a style to another if necessary, as a gradual and experimental exploitation of new techniques and approaches to create a unique and expressive body of work, as we can see at this stunning oil on canvas, painted in 2008 by artist Jocelyne Clémente as an ode to the work of architect Zaha Hadid.
Ricardo Fernandes, 2023
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Effacer nos traces
On se tient les yeux devant des paysages probables, dont la quiétude irradiante et solitaire fait le trait d'union entre tous les grands règnes de la nature.
Ces lieux sont d'introuvables géographies terrestres. Assez abstraites pour qu'on y soit déjà allé. Assez réalistes pour qu'on puisse s'y projeter comme promeneur.
Le point de vue de la peintre semble presque toujours inaccessible, comme s'il avait fallu se priver de corps pour se retrouver là, les yeux libérés de la gravité qui fait pourtant effet sur tous les éléments présents dans la toile. Roches, végétaux, cieux, sols s'agrègent en un tout, sans dire autre chose que leur place évidente dans la matrice du monde. On semble être à l'endroit exact de la naissance et de la mort de tout. Bien qu'on ne puisse s'identifier à aucune figure animale, cette nature-là n'est en rien exclusive, elle nous gobe. Ces paysages aux figures absentes créent la possibilité de se projeter par-delà les limites du tableau, tissent une forêt autour de tout l'espace d'exposition et par conséquence nous contiennent, nous spectateurs.
Nous devenons les sujets (figures) de ces milieux naturels temporaires, c'est à eux qu'on appartient. L'humanité semble n'avoir jamais exploité ces sols féconds, n'avoir jamais usé ces eaux, ne s'être jamais approvisionnée à ces fruitiers géants.
Ce sont des paradis terrestres desquels nous avons ôté la fonction de paradis, qui sont des séries de reliefs ouverts à l'infini et à l'inconnu. C'est comme si les gens étaient nés ici, avaient travaillé. Et pourtant personne n'est né ici ni n'a travaillé. Ces endroits portent en eux des utopies isolées, ils nous renvoient des échos du fond des âges, dans les deux sens de la ligne du temps, d'un futur si éloigné qu'il serait devenu le passé, tellement longtemps après la disparition de l'humanité qu'on pourrait croire qu'elle va apparaître d'une minute à l'autre.
Rien n'est figé ici, pas même les immenses rochers (Monument) qui pourraient cacher des fossiles ou des organismes en puissance, ce n'est pas le temps qui semble suspendu, mais plutôt l'espace, dans une danse immobile de pigments.
Les temps modernes portent en eux les mémoires de leurs propres deuils.
On pourrait presque voir les fantômes arpenter ces chemins, car où il y a chemin, il y a civilisation. On se dit devant ces toiles qu'on est invité à la promenade. Une promenade parmi les revenants. Où notre vie doit un instant cesser son bruit, annuler sa présence pour laisser la place à ce qui n'en a plus, ce qu'on a privé d'existence. Et peut-être alors en se confondant avec ces territoires, vivre en excédant les limites de l'existence. C'est une promenade punk, c'est la marche inverse du monde, dans chacun de ces édens païens, on se nourrit de la force et du rayonnement de ces présences insaisissables, on se sédimente avec elles, jusqu'à ce que notre regard se cristallise et passe alors en état de contemplation. C'est aussi la force des formats : un détail dans le grand panorama (Rivage), ou des lieux profonds et immenses contenus dans de plus petits formats (Fantôme). Cela dit beaucoup de la puissance d'univers de la peintre. Son point de vue « à la première personne » nous persuade de la véracité des paysages même les plus fantastiques (Identité remarquable, Détours sinueux, Insomnie) où les rochers sont rouges, la montagne orange, où le vert des arbres ne vibre pas seulement par lui-même, mais par les différents soleils qui le traversent et qui le baignent.
L'œuvre de Jocelyne Clemente est une collection de paysages sans figures, libérés de l'espèce et revenus à la solitude sereine de la terre avant l'homme (ou après). Ce n'est pas une peinture métaphysique, elle ne cherche pas à représenter ce qu'il y a au-delà de l'apparence physique de la réalité, mais bien ce qui vibre en dessous, à l'essence de la réalité, en perçant le voile du monde. C'est une peinture proche de la musique, car elle nous permet d'entendre la mélodie des choses. Devant ces images j'entends le calme initial d'une ère sans industrie, et si un cri devait troubler cette paix discrète, ce serait le cri du silence. Des motifs plastiques se répètent jusqu'à l'obsession dans cette œuvre magique qui semble réformer la forme d'existence des roches et des végétaux, les patterns du chemin, du sentier (Fantôme, Les arbres débutants, Au détour du chemin). Tout ne nous est pas montré ce qui crée un sentiment de mystère serein bien loin de la frustration et de la FOMO (fear of missing out) ultramoderne. Ce sont des chemins qui accompagnent le regard, puis la pensée sans didactisme et sans mystère, qui nous amènent inexorablement vers nous-même. Ces toiles sont des miroirs muets de notre propre existence. Les conditions lumineuses et le climat de ces images sont toujours parfaitement stables, comme si le vent et le courant avaient épargné ces espaces si ouverts qu'ils sont clos (Sun Island). Plus encore, comme si la carte complète de ces territoires n'avait pas encore été générée. Devant ces images je crois, qu'on se sent véritablement chez soi.
L'invention formelle la plus puissante de Jocelyne Clemente, c'est celle qui consiste à effacer nos traces, celles de l'humanité. Sans décimer le vivant.
D'avoir réussi à faire disparaître sur ces lieux qui semblent habités depuis la préhistoire, chaque action de l'homme. Il suffit maintenant de tendre l'oreille aux échos rétroactifs du futur. C'est à l'intérieur de cette terrible, mais nécessaire réalité qu'on rejoint par son œuvre les questions contemporaines d'écocide, d'explosion démographique, de protection de la vie privée. Par son œuvre enfin, on arrive quelque part, à saisir l'espoir de trouver toujours un refuge dans nos paysages intérieurs.
Texte de Marc G.Cannela pour le catalogue de l'exposition #Nature#Solitude au musée de la Vallée de la Creuse, Eguzon Chantôme, 2022.
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#Nature#Solitude
Le motif est quelque chose de secondaire, ce que je veux reproduire, c'est ce qu'il y a entre le motif et moi.
(Claude Monet)
Les nuances de la forêt et leurs couleurs inconstantes. Les mutations incessantes des saisons et la fraîcheur de l’air qui circule et garde en son sein l’histoire des sous-bois. Le ruisseau qui suit son chemin permanent et continu, émettant des sons qui bercent la verdure. La roche qui brille reflétant la lumière et sert de refuge permanent à certains reptiles pendant l’été et protège d’autres espèces pendant l’hiver. Le soir qui tombe graduellement systématique et sombre sur la jungle, peu à peu baignée par le clair de lune, substituant la vie diurne par les ténèbres incertaines et le calme de la nuit.
Les artistes confrontés à la nature et plongés dans la solitude communient avec elle. Les artistes sont-ils les seuls à communiquer avec la nature de manière incessante, tirant de ce dialogue un mode d’expression? Ce moment de contemplation du paysage est-il une manière de s’affirmer en tant que partie intégrante du monde? Les artistes sont-ils en quête de réponses à leurs propres questionnements ? Cherchent-ils à se mêler à d'autres univers, à laisser leur empreinte ?
C’est alors que la phrase de Monet « ..ce que je veux reproduire, c'est ce qu'il y a entre le motif et moi » prend tout son sens et nous pousse à réfléchir et à penser qu’entre les les paysages et les artistes qui les regardent, il se passe quelque chose de magique.
Il en est de même pour Jocelyne Clémente, qui traduit dans ses œuvres, en langage visuel, tout ce vécu afin de nous le faire ressentir.
C’est pourquoi, la proposition qui lui est faite, de réaliser une exposition au Musée de la Vallée de la Creuse, dans une région qui fut le décor de tant d’inspirations, semble un grand défi . Cependant elle est en rapport direct avec son œuvre et ses productions de ces dernières années. Avec à son actif, une carrière de plus de 30 ans totalement consacrés à l’art, Jocelyne Clémente se découvre et se déclare comme partie intégrante de cet environnement et réalise ce dialogue avec la vallée des peintres.
Au cours de ses promenades, Jocelyne Clémente s’imprègne de la puissance des éléments. Face à la diversité de l’univers multicolore, elle se dépouille de sa condition humaine et se confronte aux forces de la nature. Il en découle un processus de création où la solitude est propice à une extase visuelle. Ces moments de transe créative, cette relation à la nature, grâce à une grande maîtrise technique, font apparaître à l'atelier des paysages imaginaires.
Dans ses œuvres, Jocelyne Clémente traduit sa solitude, sa mélancolie, ses sentiments, ses questionnements, son histoire et sa perception en expressions visuelles, qui rendent compte du désir que les êtres humains ont de la contemplation.
Jocelyne Clémente nous donne quelques pistes sur ce qui se passe entre elle et la nature. Dans ces moments uniques de partage qu'on retrouve dans les tableaux, elle interprète la magnificence de la Terre et l’univers qui nous entoure.
Texte de Ricardo Fernandes pour le catalogue de l'exposition #Nature#Solitude au musée de la Vallée de la Creuse, Eguzon Chantôme, 2022.
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Qui se risquera sur ces hauteurs inhospitalières
Rochers infranchissables à l’aplomb du gouffre
Vestiges silencieux d’une mémoire qui se cherche
L’œil pourtant n’hésitera pas
Il se faufilera dans ce qui fut le lit d’un glacier
Il gravira les abrupts pour mieux s’étonner
De cet arbre solitaire et dénudé
Il s’élancera encore
Trouée du ciel
Barrière du temps
Poème de Christine Gros
à propos de "Cabinet de curiosités"
2009, 195 x 127 cm, huile sur toile. ______________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________

L’ombre du doute, 2008, vidéo, 4 :07
https://www.youtube.com/watch?v=QIWDKyHtPsA
L’ombre du doute a été réalisé à partir d’une composition électroacoustique de Murielle Gallon.
C’est la musique qui est au commencement et qui a inspiré les images.
Dans ces sons on entend battre une vie primitive avec des échos venus du fond des bois et en même temps des bruits mécaniques qui suggèrent un monde industriel.
C'est notre planète, où défilent les feuillages, les cheminées du pétrole, sphère fébrile qui se meut dans le noir du cosmos
Cette sphère a des aspects changeants et il se dégage une interrogation, une attente.
Il y est question d’énergie, de pulsations.
C’est un regard qui tente de faire le point sur des choses fugaces, les traces de la vie qui palpite dans les éléments en mouvement.
On capte l’énergie par l’image et les sons. On entend des bruissements, des bribes de sons tribaux, des bruits de la nature et d'autres qui proviennent d'une mécanique énigmatique, de la fabrique de l’homme. Les sons évoquent un état brut de la civilisation avec les appels sous-jacents de créatures non identifiées, des bêtes, un loup. L’homme n’est qu’une esquisse, il se dilue dans son ombre, mais il fait des signes. Il fait corps avec la nature et il est inquiet.
Notre vision est empêchée. Les choses nous apparaissent sous la forme d’un globe qui se meut dans l’obscur cosmos. Cette sphère c’est aussi le trou dans l’écran noir qui nous invite à regarder de l’autre côté, un fragment du réel, une vision circonscrite, dans lequel on capte les lumières et les sons, le champ/chant du monde.
Juillet 2009, Jocelyne Clémente
Confettis de lumière, bribes du monde,
Bruissements, rythmes sourds,
Fluides, énergie,
Une silhouette énigmatique,
Et une main qui se tend pour décrocher la lune.
J.C.
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« La poésie des arbres n’est-elle pas aussi émouvante que celle des rochers ou des flots ? Les forêts conviennent à ombrager la méditation et les sentiments intimes. Dans la plupart des états de l’âme, un arbre est préférable à un torrent. Un prisonnier aimerait mieux devant sa fenêtre un petit peuplier agité par le vent qu’une noble montagne immobile ».
Théodore Rousseau
Si le thème du paysage tient une place importante dans son travail en peinture, l’arbre en devient un motif central.
Troncs imposants au cerne marqué et aux lignes droites ou parfois courbes, feuillages aux masses denses et équilibrées, les représentations sont multiples et la liberté des choix de la couleur, au delà d'évoquer avec lyrisme les moments de la journée ou de la saison, confère à ces sites une aura poétique et mystérieuse. Des décors que l'on pourrait retrouver dans les Contes. Des visions, des atmosphères presque hors du temps et hors du monde réel.
Le statisme des personnages ainsi que leur isolement, renforcent la sensation parfois dérangeante que nous sommes au cœur de paysages intimes et secrets. Paradoxalement et dans une volonté nette et frontale, ces espaces sont laissés ouverts sur l'extérieur et sur le vide, comme le suggèrent les nombreux hors-champs présents dans la composition et symbolisés par les arbres étêtés et les figures végétales aux cadrages coupés. Nous devinons alors qu'il y a d'autres scènes, d'autres éléments et histoires à découvrir ou à imaginer.
C'est peut-être d'ailleurs sur ces oppositions que repose cette impression d'étrange beauté ressentie : la présence et l'absence et l'ordre et le désordre mis sur le même plan.
Texte de Mélanie Olivier, pour l'exposition Eden's end, galerie Jacques Lévy, Paris.
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Cette jeune artiste diplômée des Beaux-Arts de Saint-Etienne, où elle vit et travaille, boursière de la Casa Velasquez à Madrid en 1989, présente un ensemble d’œuvres sur le thème du paysage. C’est par la peinture et les possibilités plastiques qu’elle permet que Jocelyne Clémente interroge ce sujet éminemment classique.
C’est par lui aussi que la peinture, au XIXe siècle, s’est libérée des codes contraignants de l’atelier duquel l’artiste se détache en allant travailler sur le motif. Une immersion dans la lumière, qui modifie l’approche et la relation au modèle, change le geste, infléchit la palette et la touche. Jocelyne Clémente n’ignore rien de cette longue histoire et maîtrise un métier dont elle a acquis avec amour les règles. Elle peut se livrer en toute liberté, à ce face-à-face avec le paysage dont elle a exploré les secrets morphologiques et lumineux. Dans l’atelier, elle retranscrit un paysage imaginaire dont elle garde l’essence. Paysage mental auquel elle confère une plénitude visuelle, aussitôt troublée par une imperceptible douleur née de sa relation existentielle avec la nature. Sa palette en exprime les émotions à l’unisson des bleus, des verts grisés, des terres. La couleur est ici expression vitale d’une fertilité secrète. Largement brossé à l’huile sur du papier qu’elle maroufle ensuite, ce support travaille la lumière qui suggère une spatialité particulière, renforcée par le parti pris du cadrage. Il y a là des œuvres regroupées sur plusieurs années autour des plus récentes.
Des reprises d’un même motif, des variations montrant l’approche abstraite, immédiate, dans un geste presque automatique et puis le cheminement élaboré dans la matière, par touches lyriques, fusionnelles. Un regard contemporain et éternel sur le paysage.
Lydia Harambourg
Texte paru dans la Gazette de Drouot, avril 2005 à l'occasion de l'exposition à la galerie Artenostrum, Dieulefit, France.
A graduate of the Fine Arts School of Saint-Etienne, the town where she lives and works, and a scholarship holder from the Casa Velasquez in Madrid in 1989, Jocelyne Clémente presents a collection of works on the theme of Landscape. The young artist explores this eminently classical theme through painting and the plastic art possibilities that it confers.
It was with landscapes that painting in the 19th century freed itself from the restrictive practices of the studio, with the artist venturing out to work on the motif. The artist’s touch and gesture is modified by this exposure to light, transforming the approach in relation to the model. Jocelyne Clémente is familiar with all the aspects of this long history, and has lovingly acquired the rules to master the form.
By exploring the morphological and luminous secrets of landscape, she can devote herself freely to this confrontation. She retraces in the studio the essence that she has retained of an imaginary landscape. A landscape in the mind’s eye conferred with a visual fullness, then clouded by an imperceptible suffering stemming from her existential relationship with nature.
These emotions are in harmony with the blues, the grey-tinted greens, and the earthy browns that flow from her palette. The colour is the vital expression of a secret fertility. The canvas is broadly brushed with oil, and then backed, working with light to suggest a particular spatiality, reinforced by the choice of framing. The collection groups together recent works with those from previous years.
The variations on the same theme illustrate an approach which is abstract and direct, with a gesture which is almost automatic, leading to a development of movement through merging and lyrical touches. A contemporary yet eternal view of landscape.
Lydia Harambourg
Published in the Gazette de Drouot, in April 2005 on the occasion of the exhibition at Artenostrum, Dieulefit, France.
Jocelyne Clémente, diplomiert von der Kunstakademie in St-Etienne, wo sie heute noch wohnt und arbeitet, 1989 Stipendium der Casa Velasquez in Madrid.
Diese junge Künstlerin präsentiert eine Zusammenstellung von Werken zum Thema Landschaft. Durch das Malen und dessen plastische Möglichkeiten setzt sich Jocelyne Clémente mit diesem höchst klassischen Gegenstand auseinander.
Auch durch ihn hat sich die Malerei im 19. Jahrhundert von den zu strengen Vorgaben des Ateliers befreit, von dem sich der Künstler löst, indem er über das Motiv arbeitet. Ein Eintauchen in das Licht, welches die Annäherung und die Beziehung zum Modell modifiziert, welches die Gebärden verändert und gleichzeitig Palette und Pinselstrich nuanciert. Jocelyne Clémente kennt sehr wohl diese lange Geschichte und beherrscht ein Handwerk, dessen Regeln sie mit Liebe erworben hat. Sie kann sich in völliger Freiheit mit der Landschaft auseinandersetzen, deren Geheimnisse der Morphologie und des Lichtes sie erforscht hat. Im Atelier gestaltet sie eine Fantasielandschaft, deren Wesen sie in sich trägt. Eine imaginäre Landschaft, der sie eine visuelle Fülle verleiht, die gleich durch einen kaum wahrnehmbaren Schmerz getrübt wird, welcher aus ihrer existentiellen Beziehung zur Natur entsteht. Ihre Palette drückt in Übereinstimmung mit den blauen, grau-grünen und Erdtönen diese Emotionen aus. Hier ist die Farbe ein lebensbejahender Ausdruck geheimnisvoller Fruchtbarkeit. Sie trägt diese mit einer breiten Bürste Öl auf Papier auf, das sie dann aufleimt. Dieser Untergrund ermöglicht Lichteffekte, die eine besondere Räumlichkeit suggerieren, welche durch die gewählte Perspektive noch verstärkt wird. Zusammengestellt sind dort Werke von den vergangenen Jahren bis zur heutigen Zeit.
Wiederaufnahme desselben Motivs, Variationen, die in einer fast automatischen Bewegung das abstrakte, unmittelbare Herangehen zeigen; so kommt durch lyrische und sich vereinende Pinselstriche der ausgearbeitete Weg in die Materie zum Ausdruck. Eine zeitgenössische und gleich bleibende Betrachtung der Landschaft.
Lydia Harambourg
Veröffentlicht in der Gazette de Drouot, im April 2005 anlässlich der Ausstellung in der Artenostrum, Dieulefit, Frankreich
Jocelyne Clémente, diplômée des Beaux-Arts de Saint-Etienne où elle vit, travaille inlassablement sur le thème du paysage. Le sujet est éminemment classique.
Proscrit tout au long du XXème siècle par les avant-garde, le paysage n’est plus alors le support, ni le lieu d’une réflexion sur le fait pictural. A partir des années 80, les photographes le réintroduisent, ils travaillent à leur tour «sur le motif » pourrait-on dire, dans une relation de sympathie à la nature. Ils font de terribles constats. Les montagnes sont éventrées, les déserts souillés, des mers ont disparu…
Jocelyne Clémente possède la rigueur du photographe. Elle adopte un parti pris de cadrage et capture ainsi la lumière au sein de la toile.
Pourtant, dépouillés –nulle présence humaine, aucuns signes contingents- ses paysages renouvellent les apparences. A la fois familiers par les objets représentés et extraordinaires par l’étrange lumière qui les baigne, ils captent des moments fugitifs, quasi intimes. Ils suggèrent un danger, disent l’inquiétude de l’artiste devant le monde. Elle a fait sienne l’esthétique de l’espace vacant des peintres du siècle d’or aux Pays-Bas mais ce qui fait image dans son travail ne témoigne pas d’une même situation.
Le paysage qui a son histoire en peinture nous renseigne sur notre rapport au monde. C’est un sujet nécessairement pertinent. Et on s’étonne qu’en l’absence d’une approche spectaculaire des éléments qui le compose, il faille tant de courage pour le traiter en peinture aujourd’hui. Jocelyne Clémente possède le talent qui lui permet d’avoir cette audace.
Catherine Plassart. Septembre 2006.
Sur le site Art Point France
“The notion of landscape, the free movement of a roving eye, is that which best corresponds to the aim of the artist, whatever her theme or style" (Henri Cueco). And when you add Jocelyne Clémente’s skill and her knowledge of 19th century landscape painting, the confrontation reveals numerous secrets.
While Jocelyne Clémente walks, observes, details and takes photographs, she doesn’t paint outdoors. She paints in her studio, because painting is a ”cosa mentale”. The rigour that a mountain or a wave requires, the exactitude that demands a reflection in the water, result in a resemblance that surpasses the model. We are often struck by the changing moods of landscapes in nature; those of Jocelyne Clémente create an image that tells a story. They are also fleeting, for they move, light up, speak, and darken, depending on the tones, the colours and the values that the artist employs. She moves the light throughout the canvas, her landscapes rendering emotion in a flash. And they linger on in our thoughts filled with wonder, without us really knowing what to do with them.
Catherine Plassart 2005
Jocelyne Clémente hat in der Kunstakademie von St-Etienne studiert, wo sie heute noch lebt und immerzu über das Thema Landschaft arbeitet. Der Stoff ist höchst klassisch.
Im Laufe des ganzen 20. Jahrhunderts durch die Avant-Gardes verpönt, ist die Landschaft weder Grundlage, noch Ort einer Reflexion über das Malen. Ab den 80er Jahren wird sie durch die Fotografen wieder eingeführt. Jetzt sind sie es, die sozusagen in einer engen Beziehung zur Natur sich wieder mit dem Motiv beschäftigen. Sie stellen Furchtbares fest. Die Berge sind aufgerissen, die Wüsten verschmutzt, Meere sind verschwunden…
Jocelyne Clémente arbeitet mit der Genauigkeit eines Fotografen. Sie entscheidet sich für eine besondere räumliche Perspektive und dadurch fängt sie in der Tiefe der Leinwand das Licht auf.
Ihre Landschaften –kahl, menschenleer, ohne jedes Zuviel –erneuern trotzdem den Blick auf das Äußere. Aufgrund der dargestellten Gegenstände uns vertraut, gleichzeitig aber durch das seltsame Licht, das sie umflutet, außergewöhnlich, fangen sie vergängliche, beinahe intime Momente auf. Sie suggerieren eine Gefahr, drücken die Unruhe der Künstlerin gegenüber der Welt aus. Sie hat sich die Ästhetik des leeren Raumes der niederländischen Maler des goldenen Zeitalters zu Eigen gemacht, aber was in ihrer Arbeit als Bild erscheint, weist nicht auf die gleiche Situation hin.
Die Landschaft, die in der Malerei ihre eigene Geschichte hat, gibt uns Auskunft über unsere Beziehung zur Welt. Das ist ein notwendig treffendes Thema. Und man wundert sich, dass in Abwesenheit einer spektakulären Annäherung an die Elemente, aus denen die Landschaft zusammengesetzt wird, man so viel Mut braucht, um heutzutage ein solches Thema in der Malerei zu behandeln. Jocelyne Clémente besitzt das Talent, das ihr erlaubt, dieses zu wagen.
Catherine Plassart im September 2006
Erschienen auf der Internetseite Art Point France
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